La Grande Guerre des Normands et la panthéonisation de Maurice Genevoix

En ce 11 novembre 2020, saluons la mémoire des poilus, et plus généralement de tous les combattants de la Première Guerre mondiale. Quelle que soit leur nationalité, ces hommes se retrouvèrent précipités dans les tranchées, face à face avec des ennemis devenus au fil du temps des compagnons de misère. Pour le pire… et le pire seulement…

Cimetière du Commonwealth du mont Huon
Tombe de A. E. Dixon, mort en 1917 à l’âge de… 15 ans ! Cimetière du Commonwealth du mont Huon, au-dessus du Tréport (Seine-Maritime)

Buste de Maurice Genevoix, œuvre du sculpteur Virgil, aux Éparges (Meuse)[Temps de lecture : 4 minutes] En ce jour particulier où l’écrivain Maurice Genevoix entre au Panthéon, nous ne saurions que trop recommander la lecture de ses œuvres, à commencer par Ceux de 14, où il rapporte son expérience tragique de la guerre : « Nous regagnons Milly, revoyons l’auto grise au bord de la route. Un peu plus loin, les rangs s’écartent d’eux-mêmes pour ne point bousculer un cheval blessé. C’est une bête splendide, au poil noir brillant, aux formes musclées et fines. Des balles de fusant l’ont atteint au poitrail et dans le haut d’une jambe de devant, qu’elles ont brisée ; du sang coule jusqu’au sabot et tache la poussière de la route ; des ondes de souffrance frémissent le long des flancs ; un tremblement continu agite la jambe fracassée. Et nous nous sentons remués comme par une agonie humaine devant ce bel animal debout et pantelant, qui est en train de mourir, et qui attache sur nous qui passons le regard émouvant et doux de ses grands yeux sombres » (Maurice Genevoix, Sous Verdun, mercredi 23 septembre 1914).

L’oubli du cataclysme

Monument aux Morts de la place Gambetta, au HavreDans l’esprit de beaucoup de Normands (et pas seulement…) d’aujourd’hui, cette Grande Guerre semble bien lointaine et quelque peu abstraite, effacée qu’elle se trouve par le souvenir plus palpable des dévastations des années 1940-1944 et par l’usure du temps. Les combats d’abord, se sont déroulés plus au nord, n’affectant le sol de notre région que très ponctuellement, à l’image d’un raid perpétré au début de septembre 1914 dans l’est de la Seine-Maritime et de l’Eure par un commando de saboteurs allemands, ou de quelques bombardements isolés sans commune mesure avec ceux subis en 1944. Les derniers témoins des atrocités ensuite, ont disparu au cours des années 2000 et ne peuvent plus raconter ce qu’ils ont vécu, hormis à travers livres et articles que seuls les plus curieux lisent encore. Pour la plupart des jeunes générations, les connaissances sur la Première Guerre mondiale se limitent désormais à quelques « posts » que l’on « like » (ou pas…), défilant par hasard sur les fils d’actu des réseaux sociaux, entre les états d’âme de Beyoncé, de Kanye West ou de Neymar. Et puis, il y a cette poignée de pages des manuels scolaires d’histoire-géo, illustrées d’images en noir et blanc, que l’on feuillette distraitement en songeant à autre chose.

Les traces de l’apocalypse

Monument aux morts de La Pernelle (Manche)Dix millions d’êtres humains, dont 1,375 million de Français, ont pourtant perdu la vie dans ce conflit brutal, sans parler de ceux qui y ont laissé leur raison, leur visage, un ou plusieurs de leurs membres, des frères, des sœurs, des amis, des frères d’armes, une partie de leur âme… Chacune de nos villes, le moindre de nos villages compte au moins un monument aux morts rappelant les sacrifices consentis par nos aïeux : des milliers de noms gravés en lettres d’or s’alignent par exemple sur le piédestal du monument trônant place Gambetta, au Havre ; une petite quinzaine – seulement, serions nous tentés d’écrire – sur celui de La Pernelle (Manche). Ce dernier donne cependant une idée de l’ampleur de la saignée, jusqu’au plus profond de nos campagnes.
Et puis, on l’oublie trop souvent, la Normandie est aussi parsemée de dizaines de cimetières militaires, ou de carrés militaires aménagés dans des cimetières civils : le cimetière Sainte-Marie du Havre notamment, abrite des carrés belges, français et britanniques ; au-dessus du Tréport, un cimetière du Commonwealth occupe le sommet du mont Huon ; et qui sait qu’à cheval sur Rouen et Le Petit-Quevilly, dans le cimetière de Saint-Sever, reposent 11 436 soldats britanniques, anglais, écossais, australiens, sud-africains, néo-zélandais… ce qui en fait le plus grand cimetière du Commonwealth de France ? De grands blessés furent en effet évacués vers les hôpitaux de l’arrière et beaucoup y moururent des suites de leurs blessures. On les enterra sur place. Destinée fatale…

Cimetière du Comonwealth à Etretat
Bien loin des falaises et du front de mer très prisés des touristes, le cimetière du Commonwealth d’Étretat est situé juste derrière l’église paroissiale

Le souvenir de l’injustice

Stèle de Suippes (Marne) rappelant le martyre des quatre caporaux de SouainUn mot pour terminer des fusillés pour l’exemple, qui méritent aussi que l’on se souvienne d’eux. Au moins quarante-quatre Normands furent ainsi passés par les armes entre 1914 et 1918, après des procès sommaires qui n’avaient que l’apparence de la justice. Beaucoup de jugements furent d’ailleurs cassés par la justice civile après de longues batailles judiciaires, à l’image de celui prononcé contre les caporaux normands (de la Manche)  Théophile Maupas, Louis Girard et Louis Leffoulon (trois des fameux « quatre caporaux de Souain », le dernier étant le Breton Lucien Lechat) exécutés le 17 mars 1915. Citons aussi le caporal Henri Floch (greffier originaire de Breteuil, dans l’Eure, l’un des six « martyrs de Vingré » fusillés le 4 décembre 1914), ou le caporal Albert Truton, petit paysan ornais, assassiné le 18 juin 1917 au moment des grandes mutineries liées à la boucherie orchestrée par le général Robert Nivelle au Chemin-des-Dames. Dans sa dernière lettre adressée à son épouse, il écrivit : « C’est bien malheureux, car je n’avais rien dit. »
C'est dans cette cave sordide que l'on enferma pour leur dernière nuit les six martyrs de Vingré (Aisne)

« Soudain, brutale et proche, une salve déchire l’air tranquille du matin. Le refrain s’est tu. Des têtes apparaissent au ras du sol, des têtes aux yeux étonnés dont le regard interroge. Porchon me dit : C’est cela, hein ?
– Oui… tu es tout pâle.
– Toi aussi.
Un énorme silence s’abat sur nous. Quelques secondes passent, solennelles, interminables. Et toute grêle, toute nue, dans l’air immobile, la détonation d’un revolver crève, comme une bulle à la surface d’un étang.
Oh ! Dit Porchon. Le coup de grâce.
On vient de fusiller un des nôtres » (Maurice Genevoix, Nuits de guerre, 14-16 octobre 1914).
Pour tous ceux-là aussi, l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix est un hommage.

Stéphane William Gondoin

Orientation bibliographique :
– Maurice Genevoix, Ceux de 14, Paris, Flammarion, 2014.
– Jean-Yves Meslé, Marc Pottier & Sophie Pottier, Les Normands dans la Grande Guerre, Bayeux, OREP éditions, 2018.
– François Cocher et Rémy Porte (dir.), Dictionnaire de la Grande Guerre 1914-1918, Paris, Robert Laffont, 2013.
– Frédéric Mathieu, 14-18, les fusillés, Éditions Sébirot, Malakoff, 2013.

Monument aux quatre caporaux de Souain, dans le cimetière communal de Sartilly (Manche). Les fusillés y sont représentés se tenant debout, fièrement, quand la justice est à terre et en pleurs.